Course à pied: quand la musique dope

Pour courir vite, plus fort que les anabolisants, un bon morceau d’AC/DC ! En 2015, la France décide d’interdire la musique en compétition. La cause? Elle permet d’accroître considérablement ses performances. Depuis, le débat fait rage.


@JeremieHenriod

A 29 ans, Maya se découvre une seconde jeunesse. Et pourtant la course, elle connaît. 10km, semi-marathons ou encore ultra-trails, la vie de cette athlète semi-professionnelle est rythmée par la quarantaine d’épreuves qu’elle effectue chaque année. Mais depuis l’an dernier, place à une nouveauté dans son entraînement méticuleux. Nouveau matériel? Produit miracle? Rien de tout ça, simplement le plaisir de courir en musique.

Depuis ce changement, les succès s’accumulent pour Maya. Le problème, fin 2015 la fédération française d’athlétisme (FFA) coupe le son: elle inscrit dans son règlement l’interdiction de musique dans les courses hors stade. Le Règlement Sportif de la FFA n’autorise pas les aides apportées aux athlètes en compétition, que ce soit par utilisation de certains matériels (règle F144.2 (b), prohibant radio, lecteur de cassette ou cd, téléphone portable ou équipement similaire), ou en ayant recours à un ou des accompagnateurs. Une décision très impopulaire et incompréhensible pour bons nombres de coureurs, surtout si la tendance venait à se généraliser partout ailleurs.

Véracité scientifique

Pour justifier son choix, la FFA parle d’un accroissement des performances de 10 à 15%, considérant de fait la musique comme un produit dopant. Un chiffre considérable mais plus que contesté par les joggeurs mélomanes et la communauté scientifique.


Le dopage, nom masculin
« Fait d’administrer, d’inciter à l’usage, de faciliter l’utilisation, en vue d’une compétition sportive, de substances ou de procédés de nature à accroître artificiellement les capacités physiques d’une personne ou d’un animal ou à masquer leur emploi en vue d’un contrôle. »

Dictionnaire Larousse


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Maya a remporté le Run Evasion Rhône en octobre dernier

Pour le Dr. Jacques Metzger, cardiologue à la clinique des Grangettes (GE), aucune étude ne prouve que la musique augmente significativement les performances d’un coureur. Il rappelle cependant qu’une mélodie ou un rythme peuvent avoir un impact sur notre système nerveux. Ecouter une musique relaxante permet de créer des endorphines. Communément appelées « hormones du bonheur », elles sont secrétées par le cerveau, développent une sensation de bien-être et aident à oublier les petites douleurs ou le temps qui passe. A contrario, une musique très rythmée augmente la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire et peut amener à se dépasser.

Si vous voulez augmenter vos performances avec de la musique, couplez le traitement avec de l’EPO ! Dr. Boris Gojanovic

De là à parler de dopage, il y a un pas que le Dr. Bojan Gojanovic, médecin du sport à l’hôpital La Tour (GE), se refuse à franchir: «Si vous voulez vraiment augmenter vos performances en écoutant de la musique, couplez le traitement avec des injections d’EPO (hormone d’érythropoïétine)!» Il concède volontiers que la musique a des vertus en terme de préparation mentale ou de récupération, mais rien ne remplace l’entraînement et une bonne hygiène de vie: « Je n’ai pas le souvenir d’un athlète ayant gagné une course ou battu un record du monde avec un casque sur les oreilles. »

Si l’interdiction chez nos voisins fait l’effet d’une bombe, c’est aussi parce que la très grande majorité des organisateurs n’a jamais entendu parler de dopage musical. Gaël Lasserre, secrétaire général des 20km de Lausanne, juge même le concept aberrant: « Dans mon esprit la lutte anti-dopage a pour but de protéger la santé des athlètes. Je ne vois pas en quoi le fait d’écouter de la musique pourrait causer un quelconque risque, si ce n’est pour ses tympans. » Stefane Monti, membre de l’organisation des Foulées automnales à Meyrin (GE), abonde: « Pendant qu’on y est, autant interdire le café, le Gatorade ou même le public qui encourage sur le côté de la route! »

Mélomanes contre puristes

Aujourd’hui, on compte 700’000 coureurs réguliers pour 8,4 millions d’habitants en Suisse, soit l’un des taux les plus élevés du monde. Pourtant, rares sont ceux qui connaissent « Spiridon » premier champion olympique de marathon qui a également donné son nom au mouvement du début des années 70 ayant instauré puis démocratisé la pratique du running. Pour les disciples de « Spiridon », la course à pied ne devait plus être réservée à une poignée d’athlètes professionnels masculins, mais ouverte à tous. Fini l’idée d’effort physique et de souffrance, place à la réappropriation de son corps et à l’osmose avec la nature. Une philosophie qui ne laisse pas de place aux appareils en tout genre, diffusant de la musique ou calculant les calories éliminées.

Bande annonce de "Free to run", documentaire sur l'émergence du mouvement "Spiridon"

La course à pied a depuis bien longtemps passé le simple effet de mode. Ses adeptes sont partout: parcs, forêts, campagne mais aussi en pleine ville. Si le passion pour ce sport ne se dément pas, les habitudes et les looks des coureurs ont bien changé. Les hippies des débuts qui aimaient, pour certains, courir pieds nus, ont laissé place à monsieur et madame tout le monde, le plus souvent vêtus de matériel des plus grandes marques de streetwear. Et pour beaucoup, la panoplie du parfait joggeur ne serait pas complète sans les oreillettes ou le casque adapté pour écouter ses morceaux préférés durant l’effort. A l’instar d’Estelle, pour qui course à pied rime avec musique.

Audio: pour Estelle, musique et jogging font la paire

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Ils sont beaucoup comme Estelle à courir un casque vissé sur les oreilles. Pour ces sportifs, il est impossible d’imaginer partir au long cours sans avoir préparé sa playlist. Un moyen pour certains de se stimuler et de dépasser leurs limites, pour d’autres, simplement de ne pas ressentir le temps qui passe. Spotify, le service suédois de streaming musical a réalisé une étude auprès de 1’500 utilisateurs de son service. Près de 40% des répondants affirment que la musique les aide à garder un rythme régulier et plus de 50% ajoutent que leur playlist leur permet d’éviter les distractions. Ce qui était une mode est presque devenu la règle. Une habitude qui exaspère grandement les adeptes du mouvement « Spiridon », comme Jean-Louis Bottani, directeur de La Course de l’Escalade, pour qui la musique va totalement à l’encontre de l’idée de communion avec son environnement.

Audio: courir en musique est contre nature pour Jean-Louis Bottani

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Malgré un avis bien tranché, Jean-Louis Bottani refuse de prohiber l’utilisation de musique dans sa manifestation. Le concept même d’interdiction s’oppose à l’esprit de liberté promu par le mouvement « Spiridon ». Si, de leur côté, l’USA Track & Field et Swiss Athletics laissent le choix aux organisateurs de bannir ou non les oreillettes, en France, on a osé franchir le pas. Contactée par téléphone, la FFA, mal à l’aise sur le sujet, maintient que même si tout support extérieur doit être considéré comme une aide, l’interdiction n’avait en fait comme but que d’assurer la sécurité des participants lors des épreuves se déroulant hors des stades d’athlétisme. Mais devant le tollé provoqué par la mesure, elle a décidé de faire marche arrière à peine six mois plus tard. L’interdiction a laissé place à une simple préconisation.

Le débat se poursuit

Pour les puristes du running comme Pierre Morath, ancien athlète et réalisateur de « Free to run », malgré l’absence de preuves scientifiques, musique et course ne font pas bon ménage. Par équité sportive, chaque coureur ne devrait avoir droit qu’à une bonne paire de baskets et se laisser uniquement guider par le bruit de ses pas.

Résultat des courses, un coureur du dimanche peut toujours participer à une compétition en musique. Mais selon le Dr. Gojanovic, le sujet pourrait bien revenir sur le bitume d’ici dix à vingt ans: « Je ne serais pas étonné d’apprendre que des chercheurs arrivent à mettre au point des playlists liées aux caractéristiques physiologiques d’un coureur et adaptées à un parcours donné, le tout avec des oreillettes invisibles afin que ce dernier adopte son rythme à la note près et améliore sensiblement son chrono! » On dit que la musique adoucit les moeurs mais, dans le milieu du running, elle pourrait bien un jour adoucir les chronos.


Pour votre décrassage

Top 3 des titres les plus écoutés par les joggeurs utilisateurs de Spotify

Spotify a établi le top 50 des titres les plus écoutés par les jogueurs en 2015. Pour réaliser cette compilation, la plateforme s’est basée sur les playlists des internautes. Voici le top 3:

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