Véganisme : effet de mode ou révolution sociétale ?

Une crémerie végane ouvre à Genève, une louve est tuée en Valais, une porcherie vaudoise est accusée de maltraitance, les ouvriers des abattoirs sont les nouveaux lanceurs d’alerte et la consommation de viande envahit la littérature, les arts vivants et le cinéma ; bref, ce que l’on nomme désormais la « question animale » squatte les Unes des journaux, les tribunes des éditorialistes et les temps d’antenne de l’audiovisuel.

Derrière ce phénomène : des militants engagés, des journalistes attentifs, des universitaires curieux, en somme une convergence d’intérêts nouvelle, bien que le sujet soit traité depuis des siècles par la philosophie. Plongée dans un questionnement plus actuel que jamais, aux impacts politiques jusqu’alors inédits.

A l’occasion des élections fédérales de 2015, le site internet animaux-parlement.ch voit le jour, démontrant que la question animale a désormais sa place dans le débat politique. Son but : évaluer l’engagement des candidats au Parlement en faveur ou contre les animaux, sur la base d’un questionnaire envoyé à l’ensemble des partis.

La plateforme continue son action après 2015 et recense désormais les votes des parlementaires en cours d’exercice sur tout objet concernant de près ou de loin la question animale. Les députés sont classés en trois catégories : « Votes ou actions favorables à la protection des animaux », « Votes ou actions contre la protection des animaux » et « Votes contradictoires ou désintérêt pour ce sujet ».

La Vert’libérale vaudoise Isabelle Chevalley comptabilise le plus de votes en faveur de la cause animale (22 objets). Pour elle, l’action des associations de défense des animaux est « nécessaire » : « Il faut des gens qui dénoncent des choses inadmissibles, c’est leur rôle… et je pense que le politique doit répondre quand on voit des images inacceptables. C’est une responsabilité partagée. La grande distribution a sa part, parce qu’on ne peut pas faire des lois pour tout, le consommateur aussi. Mais le politique a quand même le rôle de mettre des conditions-cadres. »

La députée est également coprésidente du groupe parlementaire pour la protection des animaux. Une thématique qui, selon elle, dépasse les différends entre partis : « Nous sommes plusieurs coprésidents, issus de tous les partis. Ça montre que c’est vraiment une question transversale. Ce n’est pas une question de gauche/droite, la protection des animaux, et c’est une bonne chose parce que ça veut dire qu’on peut réunir des majorités et gagner ces combats de façon originale. »

Pour Alice Glauser (UDC/VD), le clivage se situe plutôt entre ville et campagne : « Je n’ai pas été récemment sollicitée par les associations de défense des animaux, du fait certainement que je suis paysanne moi-même et un peu plus pragmatique que certains politiciens citadins, plus prompts à se mobiliser pour la défense des animaux. »

La conseillère nationale ne cache d’ailleurs pas son agacement : « Je ne vois pas forcément ces actions d’un bon oeil, parce qu’on prête aux animaux des sentiments qu’ils n’ont pas, qui sont des sentiments humains. Lorsque nous sommes agriculteurs, nous savons que nous élevons des animaux qui sont destinés à l’abattage. Ça ne veut pas dire qu’on doive les élever et les engraisser de façon non respectueuse, mais à mon avis une grande partie des éleveurs les élèvent bien. »

Si la question animale entre au Parlement dès la fin des années 1980, les objets sont en constante augmentation depuis. En 2017, huit objets ont déjà été déposés sur des sujets divers, de l’expérimentation animale à la protection des chevaux dans les courses hippiques en passant par la vente d’animaux vivants sur internet.

Objets parlementaires en lien avec les animaux

Source : Curia Vista

En France : l’exemple du poids lourd L214

« Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. »

Ainsi commence l’article L214 du code rural tel qu’énoncé en 1976. Plus de trente ans plus tard, en 2008, les militants du collectif français « Stop gavage », jusqu’ici spécialisés dans la lutte contre le foie gras, empruntent son nom à l’article de loi pour former une association de défense généralisée des intérêts des animaux.


AUDIO : reportage dans la rue avec L214

Très vite, l’association L214 comprend l’importance des réseaux sociaux, nouvel outil de propagande surpuissant qui fait la part belle au contenu visuel. Si le collectif continue à mener des actions « traditionnelles », comme la distribution de tracts au sein de l’espace public ou des manifestations et happenings lors d’événements ciblés – par exemple le Salon de l’agriculture – son arme principale se révèle très vite être les vidéos diffusées sur le web.

L’expansion de l’association suit donc celle des médias sociaux, et principalement de Facebook. Aujourd’hui, la page de l’association compte près de 650’000 followers et la plupart des vidéos qu’elle publie sont visionnées plusieurs centaines de milliers de fois – certaines dépassent le million de vues.

Si les premières vidéos sont diffusées dès 2009 – la première est tournée chez Charal, à Metz – elles deviennent virales dès 2015, notamment en raison d’images tournées clandestinement dans l’abattoir labellisé « bio » du Vigan, dans le Gard. Parallèlement, la méthode de l’association se professionnalise. Désormais parrainées par des célébrités – Nili Hadida, Guillaume Meurice, Rémi Gaillard, Lolita Lempicka – les reportages appuient sur le côté émotionnel en recourant à des musiques dramatiques.

Des résultats concrets

Cette sensibilisation à large échelle pousse les médias à s’intéresser au phénomène. Brigitte Gothière et son compagnon Sébastien Arsac, cofondateurs du collectif, enchaînent les plateaux télé, les studios radio et les interviews dans les pages des plus grands quotidiens nationaux.

Les résultats concrets ne se font pas attendre : depuis 2015, l’association L214 a notamment amené les magasins Super U à retirer les oeufs d’élevage en batterie de leurs rayons, fait fermer un élevage de poules pondeuses dans l’Ain, et surtout abouti à la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les abattoirs. Le 12 janvier 2017, l’Assemblée nationale française votait une loi rendant obligatoire la vidéosurveillance dans les abattoirs. L’association a également obtenu la fermeture de l’abattoir du Vigan et entraîné l’ouverture, en mars 2017, d’un procès contre trois de ses employés.

Un succès apparent, nuancé par Brigitte Gothière : « Effectivement, le Parlement s’est saisi de la question. Une commission d’enquête parlementaire a été créée et c’est l’outil le plus puissant à la disposition d’un parlementaire. Mais les propositions de lois qui sont faites derrière sont vidées de leur substance et ne sont pas très ambitieuses. Même si elles passaient, elles ne changeraient pas le sort des animaux de manière significative. »

L’association a donc décidé d’agir directement auprès des politiciens : « Jusqu’ici on répondait aux demandes d’élus qui venaient vers nous en nous demandant ce qu’ils pouvaient faire, et maintenant on va être sans doute plus pro-actifs en leur proposant des actions directes. Ça pourrait donner quelques résultats pour les animaux, même si on sait très bien que malheureusement le politique est souvent assez en retard par rapport à ce qui se passe dans la société. »

En parallèle, l’association anime depuis 2012 l’observatoire Politique & animaux, site web destiné à « rendre compte de l’action des personnalités et partis politiques en lien avec la question animale ».

En Suisse romande aussi, les collectifs de défense des animaux font de plus en plus parler d’eux. Si les méthodes diffèrent, le but reste invariable : lutter contre le « spécisme ». Un terme apparu en 1970 dans un pamphlet du psychologue Richard Ryder intitulé Speciesism et qui désigne la discrimination selon l’espèce – comme le racisme désigne la discrimination selon la race, et le sexisme la discrimination selon le sexe.

VIDEO : « Qu’est-ce que le véganisme? »

Eduquer ou choquer, une question de méthode

La fondation MART, menée par Kate Amiguet, tourne régulièrement des images dans des élevages romands pour en dénoncer les dérives. Comme en France, l’industrie de l’agroalimentaire, de plus en plus soucieuse de son image, a tendance à réagir plus vite que le monde politique. Récemment, les vidéos d’une exploitation vaudoise ont mené Coop et Migros à suspendre toute commande auprès du producteur visé.

Si les images ont un impact important, le discours de Kate Amiguet reste toutefois inaudible pour beaucoup, illustrant un décalage courant entre les militants de la cause animale et le reste de la société. Interrogée par l’émission Mise au Point, elle déclarait en effet n’avoir aucune compassion pour l’éleveur durement touché par la décision de Coop et Migros : « Ce sont des gens qui sont responsables de la maltraitance de milliers d’animaux par année, il n’y a pas de pitié pour ces gens-là. Ils n’ont qu’à trouver un métier qui ne génère pas de souffrances pour les animaux, je pense qu’ils ont amassé bien assez d’argent comme ça, sur le dos des cochons notamment, donc il est temps de trouver une profession digne de ce nom et d’arrêter de faire souffrir les animaux. »

L’association Pour l’égalité animale (PEA), tout en participant à la diffusion d’images tournées par d’autres, mise ainsi davantage sur l’organisation de conférences et de débats, souvent liés à la projection de films documentaires.

A l’opposé, le collectif israélien 269Life, très actif en France – sous le nom de 269Life Libération Animale – et qui vient d’ouvrir une antenne en Suisse romande, préfère les mises en scène morbides et les images choc. La plupart du temps, ces formes de happening cherchent à frapper les consciences en plaçant des êtres humains à la place des animaux : marquage au fer rouge, reconstitution de scènes de boucheries, militants nus et couverts de sang enfermés sous cellophane dans des barquettes géantes font partie des grands classiques de l’association.

Quelques précisions…
Végane : qui n’utilise aucun produit issu de l’exploitation animale (nourriture, textiles, produits testés sur les animaux)
Végétalien : qui ne consomme aucun aliment issu de la production animale (viande, oeufs, lait, miel)
Végétarien : qui ne consomme pas de viande ni de poisson

VIDEO : « Qui sont les véganes? »

Pour Elisa Keller, étudiante en droit à l’Université de Lausanne et responsable de l’antenne suisse de 269Life, le travail de ces différentes institutions est complémentaire : « Je considère qu’il faut plusieurs associations. PEA fait tout un travail d’éducation, qui était nécessaire en Suisse. Ça a fait rentrer la notion de spécisme dans les médias. Les gens commencent à savoir que c’est une discrimination, et c’est bien que ce thème puisse prendre sa place, parce que c’est quelque chose de sérieux. Mais nous, nous parlons de libération animale. Il y a des refuges créés en France par 269Life, donc le but c’est vraiment de sortir les animaux de leur cage, des endroits où ils sont asservis, et d’être plus revendicateurs dans nos actions. »

Une simple mode ?

Conséquence de cette mobilisation nouvelle : des lieux spécifiquement dédiés aux véganes – restaurants ou boutiques – fleurissent un peu partout. Alors s’agit-il simplement d’un effet de mode? « Demande-t-on si l’antiracisme ou le féminisme sont un effet de mode ? », répond Fabien Truffer, porte-parole de l’association PEA. « Évidemment que non, car ce sont des combats contre des discriminations et pour plus de justice. »

Pour Florence Burgat, docteur en philosophie chargée de recherches au CNRS et spécialiste de la question animale, « un effet de mode correspond forcément à une pratique qui est très facile à adopter, parce que c’est à portée de main. Or, être végane, en tout cas aujourd’hui, ça n’est pas facile. Le mode de vie végane engage la réfutation de toute une vision du monde, c’est une décision philosophique et morale très profonde. »

Les nouveaux carnivores

Pour la chercheuse, il s’agit donc d’une véritable prise de conscience, qui doit probablement beaucoup aux milieux académiques : « C’est toujours une question de synergie, on ne sait jamais vraiment qui a préparé le terrain, mais à mon avis le travail des universitaires y a beaucoup contribué, en donnant une légitimité académique à ces questions. Je pense que les journalistes, qui sont très suivistes, vont ridiculiser un sujet tant que les prescripteurs d’opinion le ridiculisent. Or, depuis une dizaine d’années, la question est entrée dans l’enseignement académique. Ça ne fait plus rigoler. Vous avez toujours des gens très hostiles à tout ça, bien sûr, mais ils ne ricanent plus. Donc nos collègues, même s’ils y sont tout à fait opposés, sont obligés de prendre en compte la question et de se mettre à réfléchir. Ce qui fait qu’en France il n’y a pas une seule université qui n’ait pas fait un colloque sur l’homme et l’animal. Du coup les journalistes ne prennent plus le sujet à la légère. »

Pour Florence Burgat, cette visibilité nouvelle transforme le rapport des gens à leur assiette : « Le carnivore a complètement changé de visage. Avant, il pouvait se raconter des histoires, dire qu’il ne savait pas. Aujourd’hui, être carnivore c’est cautionner ça. Et il est mal à l’aise. » Un malaise qui expliquerait pour la chercheuse les moqueries et les clichés ciblant souvent les végétariens ou les véganes. Car, « quand on y réfléchit de près, il n’y a rien de risible dans le fait de penser qu’aujourd’hui, on peut nourrir sans tuer ».

Pour le moment cependant, les statistiques ne montrent aucun changement significatif dans les habitudes de consommation des carnivores. Peut-être manque-t-il encore quelques années de réflexions et de débat public pour que l’on puisse constater une véritable révolution.

Vingt-cinq siècles de débat…
« Quel crime d’engloutir des entrailles dans ses entrailles, d’engraisser avidement son corps d’un autre corps, et de vivre de la mort d’un être vivant comme nous! »
Ces mots de Pythagore, cités par Ovide dans les Métamorphoses, sont souvent considérés par l’éthique animale comme l’une des premières traces de la réflexion sur le sujet. Par la suite, de nombreux autres auteurs se sont penchés sur la question – Montaigne, Leonard de Vinci, Voltaire, Rousseau, Zola, Wagner, …
Quelques-uns de ces textes ont été rassemblés par Jean-Baptise Jeangène Vilmer dans l’Anthologie d’éthique animale, parue en 2011 aux Presses universitaires de France. Renan Larue a par ailleurs consacré sa thèse de doctorat en littérature à la question. Celle-ci a été publiée aux PUF sous le titre Le végétarisme et ses ennemis. Vingt-cinq siècles de débat.

Séverine Chave

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