Asile: quand les Suisses désobéissent

« On connaissait les règles du jeu, on a accepté de jouer et on a perdu. C’est tout. » Si c’était à refaire, Julie n’hésiterait pas une seconde. En octobre 2015, elle décide d’accueillir clandestinement Ba, un jeune réfugié guinéen menacé de renvoi. « C’est la première fois que je faisais quelque chose d’illégal, mais cela m’a paru naturel. Notre gouvernement n’arrive plus à gérer », explique la jeune étudiante neuchâteloise. Dans sa démarche, Julie peut compter sur le soutien de ses trois colocataires. « On savait ce qu’on risquait et on était très au clair sur le fait qu’on resterait solidaires et qu’on paieraient tous en cas d’amende. »

C'est la première fois que je faisais quelque chose d'illégal, mais cela m'a paru naturel. Notre gouvernement n'arrive plus à gérer.

Pendant huit mois, Ba sera le cinquième colocataire d’un appartement du quartier neuchâtelois de Serrières. En mai dernier, il est appréhendé lors d’ un contrôle de police, alors qu’il arpente les rues neuchâteloises sur le vélo de Julie. « On lui demandait de se cacher, mais il sortait trop, il se montrait trop. En même temps, on n’allait pas non plus l’empêcher de vivre. » Ba est débouté et doit, en vertu des accords de réadmission de Dublin signés en 2008, être renvoyé en Italie, premier pays d’entrée dans l’espace Schengen.
Les quatre colocataires se partagent une amende de 380 francs pour incitation au séjour illégal, condamnation désormais inscrite sur le casier judiciaire de Julie. Ils risquaient bien plus gros. En Suisse, la loi peut punir d’un an de prison quiconque facilite le séjour illégal d’un étranger; une peine qui monte jusqu’à cinq ans de prison si la personne agit dans le cadre d’une association. L’an dernier en Suisse, 962 personnes ont ainsi été condamnées pour avoir facilité le séjour d’un clandestin.

« Dublin, c’est comme une prison »

Signés en 2008, les accords de Dublin autorisent la Confédération suisse à renvoyer les migrants vers le premier pays de l’espace Schengen où ils ont été enregistrés. Aujourd’hui, près de 10% des migrants arrivés en Suisse sont concernés par ces refoulements automatiques. « Dublin c’est comme une prison. Vous ne pouvez pas décider pour vous-même » témoigne Seid, jeune réfugié érythréen de 22 ans, en nous racontant la route de son exil.

Mais Seid a pu profiter d’une faille du système. Conformément à la loi, les requérants qui échappent aux contrôles de police pendant six mois peuvent ensuite légalement déposer leur demande d’asile en Suisse, sans être inquiétés. Avec l’aide du Collectif R, une association lausannoise de soutien aux migrants menacés de renvoi, Seid a trouvé refuge dans la chapelle Mon-Gré à Lausanne. « Je pensais et pleurais beaucoup. Six mois sans sortir, ce n’est vraiment pas facile. Tu vis dans la peur que la police t’attrape. »
Après six mois, le calvaire de Seid prend fin. Il dépose sa demande d’asile et obtient un permis de séjour. « J’étais vraiment heureux d’être libre, je sentais le vent, je revoyais le soleil, je regardais les gens. » Seid a commencé une formation d’électricien et suit des cours intensifs de français. Il nous confie sans détour son intention de rester: « Je suis en Suisse et je mourrai en Suisse. »

Désobéir: une tradition helvétique?

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La signature des accords de Dublin a marqué un durcissement de la politique d’asile helvétique, d’où l’émergence de mouvements contestataires. Mais la désobéissance civile dans ce domaine n’est pas nouvelle en Suisse.

L’action « Places gratuites »

Le 11 septembre 1973, Pinochet renverse le gouvernement socialiste d’Allende au Chili.  Face à une répression sanglante, des milliers d’opposants sont condamnés à l’exil. Dans un contexte de guerre froide, la Suisse se méfie de ces réfugiés politiques chiliens, jugés trop à gauche, donc potentiellement dangereux. Le 17 octobre 1973, le Conseil fédéral annonce que la Suisse se limitera à accueillir 200 Chiliens. Quelques années auparavant, elle avait pourtant ouvert la porte à des milliers de réfugiés hongrois et tchèques fuyant la répression de l’Union soviétique. C’est le premier durcissement de la politique d’asile helvétique.
Face à la fermeture des frontières, la société civile se mobilise à travers l’action « Places gratuites ». Des milliers de citoyens s’engagent à héberger chez eux des exilés chiliens. Les associations religieuses font également traverser clandestinement la frontière à de nombreux requérants. Un vaste mouvement de désobéissance civile qui obligera le Conseil Fédérale à revoir son contingent à la hausse. Au final, plus de 2000 chiliens trouveront l’asile en Suisse. Le documentaire « La barque n’est pas pleine », réalisé en 2014 par le suisse Daniel Wyss, fait revivre cet engagement sans précédent de la société civile suisse.

"La barque n'est pas pleine - Réfugiés chiliens en Suisse", Daniel Wyss (2014)

L’église hors-la-loi

La participation de l’église à l’action « Places gratuites » pour les réfugiés chiliens n’a rien d’anecdotique. A travers l’histoire, l’institution s’est à de nombreuses reprises engagée en faveur des réfugiés, se plaçant parfois au dessus des lois. L’abbé Gabriel Pittet perpétue cette tradition en hébergeant une quinzaine de migrants menacés de renvoi dans la chapelle Mon-Gré, à Lausanne.
« L’église n’a pas élevé la voix assez haut pour protéger les réfugiés menacés de renvoi Dublin », accuse Gabriel Pittet. Par son accueil, l’abbé espère humblement « sauver l’honneur de son institution ». Un engagement motivé par des valeurs chrétiennes, mais qui reste illégal, rappelle Philippe Leuba, Conseiller d’Etat en charge de l’asile dans le canton de Vaud.

En vérité, la décision de Gabriel Pittet a été prise contre l’avis de l’église catholique. « Se confronter à l’État n’est pas la bonne solution », regrette Jean-Brice Willemin, porte-parole de l’église catholique vaudoise, « surtout que nous entretenons des bons contacts avec lui, puisqu’il nous subventionne chaque année ». Monseigneur Charles Morerod, Évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, a désapprouvé l’engagement de l’abbé, mais ne lui a pas imposé de sanctions. En novembre dernier, il rendait même visite aux protégés de Gabriel Pittet, sans toutefois autoriser publiquement leur présence au sein de son Évêché. Signe que l’église peine encore à trouver son équilibre entre devoirs civiques et devoirs moraux.

Désobéir: un danger pour la démocratie?

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La désobéissance civile ébranle la forteresse démocratique suisse, notamment en divisant les politiciens. Le 21 septembre dernier, l’élu popiste David Payot provoquait l’ire de la droite lausannoise en affirmant qu’il était prêt à loger des migrants en situation illégale, six mois à peine après avoir prêté serment. Le débat était lancé entre des élus aux visions diamétralement opposées.
De nombreux députés lausannois comme Pierre Conscience ont soutenu l’appel à la désobéissance lancé par David Payot. « Entre sauver des vies humaines et respecter la loi notre choix est fait », affirme le membre de solidaritéS, en soulignant qu’il est du devoir de tout député « d’inciter à la désobéissance civile ».
Pour Philippe Leuba, Conseiller d’Etat en charge de l’asile dans le canton de Vaud, la désobéissance civile doit être combattue et n’est pas compatible avec un poste d’élu. Il rappelle que les accords de Dublin ont été avalisés par le peuple en 2005 et qu’enfreindre la loi est un acte « irresponsable » et « antidémocratique ».
Agir en restant dans la légalité, c’est aussi ce que prône la conseillère nationale Cesla Amarelle. Connue pour sa position humaniste face à l’immigration, la socialiste doute de l’efficacité des actions se revendiquant ouvertement illégales. Spécialiste du droit des migrations, elle croit en l’efficacité de l’arsenal juridique. « Nous sommes dans un Etat de droit, il faut en faire une arme et éviter d’aller à son encontre. »

« Un système totalement anarchique et chaotique »

L’appel à la désobéissance civile lancée par certains élus inquiète également le vice-président de la commission fédérale des migrations. « Si chacun se met à faire ce qu’il estime juste, sans débat démocratique préalable, nous allons vers un système totalement anarchique et chaotique », craint Etienne Piguet.
Pour le chercheur, ces engagements personnels ne font que crisper davantage le débat sur l’asile, dans une direction plutôt défavorable aux migrants. « On est sur un terrain extrêmement glissant », rappelle-t-il, « on peut imaginer, à ce moment là, que de l’autre côté du spectre civil, la désobéissance civile consiste à faire la chasse aux migrants, comme en Hongrie ».
Spécialiste des migrations depuis une vingtaine d’années, Etienne Piguet constate que le thème de l’asile met de plus en plus notre société démocratique sous tension, d’où la nécessité d’un débat publique préalable. « Il faut que les activistes s’investissent pour expliquer leur point de vue et le confronter aux autres. La solution doit être trouvée ensemble, pas par des actions coup de poing individuelles. »

Citoyens suisses et réfugiés: le fossé se creuse

Une invitation à renforcer le dialogue, alors que les débats sur la politique d’asile semblent de moins en moins consensuels. Si, lors du coup d’Etat chilien de 1973, le mouvement de désobéissance civile réussit à forcer la main au Conseil fédéral pour faire accepter davantage de réfugiés politiques, un tel scénario semble peu probable aujourd’hui. Certains discours politiques surfent sur la peur de l’étranger pour gagner des voix, à l’image des initiatives contre les minarets ou pour le renvoi des étrangers criminels. De plus, le réfugié d’aujourd’hui n’est plus un « bon chrétien », à l’image des exilés chiliens, mais est souvent de confession musulmane. Or, le 11 septembre et les récents attentats en Europe ont développé une certaine méfiance face à l’Islam, considérée par certains comme le nouvel ennemi de l’Occident. Autant d’éléments qui creusent encore davantage le fossé entre les citoyens suisses et les requérants d’asile. Aujourd’hui, qui est encore prêt à ouvrir sa porte au clandestin?

Textes, sons et vidéos: Fanny Zuercher
Photos: Fanny Zuercher, Keystone
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