INTERVIEW – Bons baisers de Pully

Dimanche, le peuple se prononcera sur la loi sur le renseignement (Lrens). Mark Zellweger, ancien espion suisse, décrypte la situation.

Mark Zellweger est un ancien espion. Il a travaillé pendant près de 20 ans pour plusieurs gouvernements. Surnommé le 007 suisse, il était agent de renseignement spécialisé en stratégie
géopolitique. Désormais, il écrit des thriller d’espionnage depuis son antre puillérane. L’ex-agent fait le point, avec nous, sur la loi sur le renseignement (Lrens) qui sera soumise en votation ce week-end.

Où en est le service de renseignement de la confédération (SRC) actuellement ?
En ce qui concerne le service extérieur, il n’est pas véritablement renommé. Ce n’est pas un manque de compétences, mais il n’est pas possible de comparer la Suisse à d’autres nations comme la France, les États-Unis ou encore la Russie. La Suisse n’a aucune prétention à gouverner le monde ou à s’étendre. Le service intérieur, quant à lui, n’a pas un impact très important. Beaucoup d’agissements sont paralysés, que ce soit par la politique ou par les paperasses administratives. De cette manière, il perd de son efficacité.

Quand on pense a un espion, on s’imagine tout de suite James Bond. Mais qu’est-ce qu’un agent secret suisse ?
Tout d’abord, il faut bien dissocier les agents du service extérieur – les espions – et ceux du service intérieur. Ces derniers font partie du contre-espionnage. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les pratiques des services de renseignements sont relativement comparables à ce que l’on
peut voir dans des films comme James Bond ou la série des Jason Bourne. En revanche, la réalité est souvent bien plus « trash » que dans les films. Aux grands maux, les grands moyens.

Les moyens, ou plutôt leur élargissement, c’est le sujet de la votation de ce week-end. Concrètement, quels sont les enjeux de la Lrens ?
Actuellement, la Suisse pratique une politique de « bisounours » en matière de contre-espionnage. En caricaturant, aujourd’hui, si un homme est soupçonné de terrorisme, rien ne se passe. Ou alors il reçoit un recommandé pour l’informer qu’il est surveillé, c’est totalement absurde ! Et tout cela parce que le rayon d’action du SRC est limité. Avec la Loi sur le renseignement, le peuple va devoir choisir entre un État libertaire ou la sécurité pour monsieur et madame tout-lemonde.

Mais comment justifier le fait de mettre des gens sur écoute ?
Personnellement, je ne vois pas pourquoi il faudrait se justifier d’avoir mis quelqu’un sur écoute. Si cela permet d’empêcher un attentat et d’arrêter un terroriste avant qu’il ait commis son
crime, je signe tout de suite. Je suis partisan du agir et s’expliquer ensuite. De plus, pourquoi craindre d’être surveillé si l’on a rien à se reprocher ?

Les opposants au projet de loi mettent en garde contre l’État fouineur. Comment assurer aux citoyens leur liberté individuelle ?
On ne peut pas assurer à la fois la liberté individuelle et la sécurité. Cette loi est le compromis qui faisait défaut à la Suisse. Il faut également rester cohérent. Les gens ont tous des téléphones portable et utilisent tous Google. A travers cela, les Américains, par le biais de la NSA (agence de sécurité nationale), surveillent tout le monde. De l’autre côté, une loi qui viserait à accorder une plus grande visibilité au SRC dérange. C’est une absurdité, car la loi ne propose pas d’octroyer au SRC les même pouvoirs que la NSA, seulement de se mettre au même niveau que les autres services de renseignements.

Cette loi pourrait-elle permettre de prévenir des attaques terroristes par exemple ?
Je pense que oui. Le terrorisme moderne utilise les failles de tous les services de renseignement et de protection intérieure. Le système suisse n’est actuellement pas du tout adapté pour
prévenir des attaques. Pire, le retard que nous avons pourrait offrir un El Dorado aux terroristes. Et personne ne souhaite que la Suisse devienne le quartier général des opérations de Daech
ou d’Al-Quaïda en Europe. Avec l’adoption de cette loi, nos services de renseignements pourraient enfin affronter le terrorisme de manière proportionnée. En effet, ce dernier représente une menace asymétrique à laquelle on répond de manière symétrique, avec les militaires, les gendarmes, etc. S’il était possible pour le SRC d’agir en conséquence, alors oui, les attaques comme celles perpétrées en France ces deux dernières années pourraient être évitées.

Crédit photo : Mark ZELLWEGER.

Quentin FREI

[ssba]