Interview
Titus Plattner est journaliste et chef de projet d'innovation chez Tamedia. Il a accepté de répondre à nos questions avec sa casquette de responsable de l'AI Academy.
Titus Plattner anime la formation "L'IA au service du journalisme" au CFJM.
Dans les rédactions romandes, où en sommes-nous avec l’IA : expérimentation, routine ou retard?
Cela a déjà complètement évolué par rapport à il y a deux ans. Aujourd’hui, l’IA est entrée dans la poche de tout le monde, via les smartphones, donc beaucoup de journalistes ont déjà expérimenté ces nouveaux outils, même de façon informelle. Mais les vitesses diffèrent : les grandes rédactions comme Tamedia ou la RTS ont davantage de moyens pour encadrer, former et intégrer des outils. Les plus petites avancent aussi, souvent avec des solutions prêtes à l’emploi. Je ne crois donc pas qu’il y ait du «retard» en Suisse romande. Par rapport à ce que je vois en France, en Allemagne ou en Belgique, l’adoption est même rapide, mais très inégale.
Quel est le mythe le plus tenace sur l’IA appliquée au journalisme?
Que l’IA va pouvoir tout faire! Elle peut aider, accélérer, automatiser, mais elle ne remplace pas la relation de confiance avec les sources et le lectorat. Elle ne porte pas non plus la responsabilité éditoriale, ni les arbitrages fins. L’IA est un levier, pas un substitut.
Et à l’inverse, quelle réalité surprend le plus celles et ceux qui s’y frottent pour la première fois?
La capacité à reformuler et structurer de façon convaincante surprend beaucoup. On découvre un vrai partenaire d’écriture, utile dès la conception d’un sujet jusqu’aux déclinaisons. Mais on comprend aussi vite que la qualité dépend du pilotage: sans cadrage, c’est souvent fluide mais simplificateur, parfois faux.
Sur quels usages l’IA apporte déjà un gain net sans dégrader l’exigence journalistique?
Transcription et dérushage, c’est déjà un standard: gain de temps massif, risque maîtrisable si on contrôle. Ensuite, la reformulation par des grands modèles de langages, comme je l’ai dit, peut être très utile pour clarifier, condenser ou adapter des formats. Enfin, l’IA peut aider à faire des contrôles qualité.
Quels sont les usages que tu déconseilles fortement, même s’ils paraissent “efficaces” à court terme?
Tout ce qui délègue la responsabilité, surtout sur le factuel. Écrire un article complet sans reporting ni vérification, ou remplacer la lecture d’une source par un résumé automatique, c’est risqué. Les modèles peuvent simplifier, inventer, donner une illusion de certitude. Le danger principal, c’est la capitulation cognitive: on laisse l’outil penser à notre place.
Quelles peurs reviennent le plus souvent chez les journalistes, et lesquelles te semblent légitimes?
Celle de perdre son emploi, ou – et c’est peut-être encore pire – perdre le sens et l’utilité de son métier. La crainte légitime, c’est une intégration productiviste qui dégrade la qualité et la confiance. À l’inverse, bien utilisée, l’IA peut renforcer l’utilité des journalistes en délégant le répétitif. Il faut aussi surveiller l’intensification du travail: moins de tâches simples peut vouloir dire moins de respirations dans sa journée.
À quoi ressemble une «bonne» intégration de l’IA en rédaction?
Des règles claires mais évolutives, pas du noir et blanc; et un réglage fin, usage par usage. Chaque rédaction doit aussi créer une culture commune: discuter des cas, partager les erreurs, aligner une vision. L’objectif n’est pas de «faire de l’IA», mais de faire du meilleur journalisme.
Quelles compétences deviennent incontournables pour les journalistes… et dans quel ordre?
D’abord l’esprit critique: c’est la compétence centrale. Ensuite, comprendre ce que ces systèmes font et ce qu’ils ne peuvent pas garantir. Enfin la capacité d’expérimentation: les personnes qui sauront tester, comparer et apprendre vite seront centrales à l’avenir .
Si tu devais donner une seule règle d’or pour éviter les erreurs: ce serait laquelle?
N’utilise que des productions de l’IA que tu es capable de comprendre et de vérifier. Soit parce que tu maîtrises le sujet, soit parce que tu fais l’effort d’aller contrôler, de recouper ou de "plausibiliser". Un texte peut être fluide et convaincant: ça ne veut jamais dire qu’il est factuellement correct.
Dans 3 à 5 ans, qu’est-ce qui changera le plus… et qu’est-ce qui ne changera pas?
Une partie des tâches sera plus automatisée : mise en forme, déclinaisons, contrôles mécaniques, étapes de workflow. Et cela transférera paradoxalement plus de responsabilité sur les journalistes.
Pourquoi suivre ton cours “L’IA au service du journalisme” au CFJM : qu’est-ce que les participant·es savent concrètement faire à la fin?
À la fin, les participantes et participants comprennent comment ces systèmes fonctionnent au-delà du côté magique, avec leurs forces et leurs limites. Mon ambition est de leur donner les outils pour aller au-delà des usages basiques: expérimenter de façon structurée, obtenir des outputs mieux maîtrisés, construire leurs propres outils IA. Le cours aide aussi à se forger une position claire sur ce qu’il faut faire et ne pas faire, selon les contextes. Et chaque personne construit un mini prototype pour apprendre en faisant, et repartir avec une méthode.
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